Pourquoi privatiser (par Lachemi Siagh)

Pourquoi privatiser (par Lachemi Siagh)

Lachemi Siagh 2010Les théoriciens des organisations nous disent que les entreprises se créent lorsque les marchés sont inefficients. Les entreprises se créent alors pour économiser sur les coûts de transaction (Williamson) quel qu’en soit le créateur, privé ou public.

Aujourd’hui, les adeptes de la mondialisation nous disent de privatiser les entreprises publiques parce qu’elles ne sont pas efficaces et que les entreprises privées, plus dynamiques, et poussées par le moteur de la concurrence, sont mieux à même de réduire les coûts et d’améliorer les services, en cherchant et en écoutant ce que les consommateurs veulent. Par conséquent, les forces du marché sont plus capables de maîtriser les coûts et de répondre aux besoins.

En effet, il y a certaines études qui ont démontré que le secteur privé est plus efficient. Mais en même temps, d’autres études ont montré que le secteur privé n’est pas forcément plus efficient que le secteur public. Toutefois, la plupart ont montré qu’il n’y a pas de différence significative.

En fait, dans les différentes expériences à travers le monde on trouve des entreprises publiques plus performantes que des entreprises privées et des entreprises privées plus performantes que des entreprises publiques. Dans le secteur de l’eau, les entreprises publiques japonaises et hollandaises, par exemple, sont plus performantes que les entreprises anglaises ou françaises. Il en est de même du secteur de l’électricité.

A vrai dire, la détention du capital par l’un ou l’autre des deux secteurs n’est pas déterminante. J’ai personnellement travaillé plus de dix ans dans deux institutions financières à 100 % publiques en Amérique du Nord. Ces deux institutions sont connues pour être le fleuron de l’économie et les plus performantes. Le secret de leur performance réside dans quatre facteurs. Un système de recrutement qui sélectionne les meilleures compétences dans le domaine, un système de rémunération des plus compétitifs, une forte culture d’entreprise qui favorise une créativité perpétuelle et, enfin, et surtout, un système de gouvernance qui privilégie la séparation des impératifs de gestion de la détention du capital.

A ce dernier sujet, le dirigeant principal de chacune de ces deux institutions est nommé pour un terme supérieur à celui d’un gouvernement pour marquer l’indépendance du dirigeant qui peut exercer ses fonctions sous deux gouvernements qui peuvent être issus de partis différents. Sur treize membres du conseil d’administration, onze sont choisis en fonction de leurs compétences au sein du secteur privé et ne représentent donc pas le gouvernement. Le conseil d’administration supervise la direction de l’entreprise. Les membres du conseil, gestionnaires ou professionnels du secteur privé, ont l’expertise et l’expérience qui fait que l’entreprise, même si l’Etat en est le seul actionnaire, est gérée selon les standards d’efficacité et de qualité de gestion d’une entreprise. Le système fonctionne très bien aussi parce qu’il existe un principe sacrosaint qu’ils appellent «public acountability», c’est-à-dire rendre compte de sa gestion des deniers publics. Il s’agit du principe du devoir de fiduciaire. Ils sont les fiduciaires des deniers publics comme les administrateurs d’une société cotée en Bourse sont les fiduciaires des actionnaires.

Privatiser n’est donc pas seulement le transfert de propriété d’une entreprise détenue par l’Etat à des intérêts privés, mais c’est surtout l’adoption d’un état d’esprit, d’attitudes et d’un mode de gestion qui obéit aux règles du marché. L’entreprise viserait alors comme objectif principal la recherche du profit. Pour ce faire, un changement profond dans la philosophie, la stratégie, la culture et le fonctionnement de l’entreprise est nécessaire.
Pour revenir à l’Algérie, si l’Etat tient à garder et faire prospérer des entreprises qu’il considère comme stratégiques, il faudrait probablement mettre en place au sein de ces entreprises les facteurs clés de succès que nous venons d’énumérer.

Pour ce qui est des autres entreprises moins stratégiques, l’Etat, ne devant pas être entrepreneur, serait bien avisé de les privatiser, surtout si les conditions suivantes prévalent, à savoir une carence en ce qui a trait aux compétences managériales, une technologie obsolescente ou un produit en phase de déclin et, enfin, une perte de parts de marché.

Les autorités concernées ont tout intérêt à accélérer le processus de privatisation de ces entreprises avant que les investisseurs ne créent des capacités de production plus modernes, plus efficaces et plus compétitives, ce qui aura pour effet une perte de la valeur de ces entreprises et, surtout, une perte d’emplois que l’on veut à tout prix maintenir en retardant la privatisation.

Lachemi Siagh est docteur en management stratégique et Conseiller en investissement financier, membre de l’ACIFTE